POINT DE VUE - Démocratiser la construction bois

Rédigé par Sarah ADOR
Publié le 01/04/2022

Article paru dans Séquences Bois n°135

La construction bois serait plus écologique, chaleureuse, vertueuse pour le développement local… Mais aussi plus chère. Alors que les réglementations et l’urgence climatique poussent de nombreux acteurs à s’y intéresser malgré tout, les groupes de réflexion se multiplient pour trouver des réponses à la complexe « équation coût-carbone ». Récemment, les signataires du Pacte Bois Biosourcés Grand Est et les membres du Hub des prescripteurs Bas Carbone partageaient leurs retours d’expérience et pistes de solutions. Parallèlement, des contextes de projet singuliers sont parfois des occasions, pour des architectes, de faire émerger des solutions méthodologiques innovantes.

Etat des lieux : des surcoûts, des gains et des solutions compétitives. 

Quelque soit le matériau utilisé, le coût d’une construction dépendrait avant tout de la zone géographique du projet (qui impacte le type de fondations, les performances thermiques nécessaires), du programme (et ce qu’il induit en termes d’exigences de sécurité incendie ou d’acoustique) et de sa conception architecturale (degré de compacité par exemple), rappelaient Christian Kibamba (Fibois Grand Est) et Sébastien Nerva (Linkcity) lors de l’atelier « Coûts » organisé à l’occasion du lancement du Pacte Bois Biosourcés Grand Est. Le type de système constructif utilisé, le degré d’innovation des procédés choisis et la disponibilité des produits seraient des facteurs impactants, sans oublier la performance énergétique et la durée de vie visées par le projet. Avant de parler de surcoûts, il faudrait donc être certain que l’on compare des projets équivalents, le matériau bois étant souvent utilisé dans des opérations ambitieuses et exigeantes sur le plan environnemental. Mais certains restent avérés. En premier lieu, l’expérience de Linkcity montre que l’état actuel des réglementations incendie et acoustique induit une démultiplication des doublages de plâtre qui va jusqu’à doubler le budget consacré à ce lot par rapport à une construction en béton. D’autre part, les solutions de plancher tout bois nécessitant un épaississement des complexes, à exigence acoustique équivalente, une construction bois peut dans certains cas perdre un étage, à gabarit égal d’une construction en béton1, réduisant potentiellement la rentabilité de l’opération. D’autres surcoûts sont principalement constatés dans les projets de troisième famille, où la sécurité incendie impose des contraintes en façade, pouvant renchérir le budget de 30 %. Le promoteur remarque néanmoins que ce renchérissement peut être partiellement compensé par des bénéfices substantiels sur d’autres aspects du projet, comme un gain de surface habitable de 3 % en moyenne, notamment dû au fait que l’isolation se situe entre les éléments de structure. Sébastien Nerva note également que les bâtiments en bois se révèlent cinq fois plus légers, permettant de réduire le volume de béton utilisé en fondation par exemple, mais aussi potentiellement de « gagner un étage » dans des situations où la portance du support est limitée. Une durée de chantier plus courte est également constatée sur les chantiers de Linkcity (-20 % en moyenne), qui n’est pas dénuée d’impacts financiers. Sur le plan constructif, Sébastien Nerva constate que toutes les systèmes constructifs en bois ne se valent pas : en effet, les bois d’ingénierie très performants sont plus coûteux, en particulier le CLT nervuré ou le LVL, considérés comme des « produits de luxe » à utiliser de manière ponctuelle. Les solutions « tout CLT », qui génèrent un excès de matière, ne s’avèreraient pas compétitives non plus. Réserver l’usage du CLT à ses emplois les plus pertinents (plancher, noyau de circulation, contreventement), en mixité avec d’autres systèmes constructifs (comme des poteaux-poutres bois), serait beaucoup plus efficace d’un point de vue économique. De son côté, Christian Kibamba observe que le mur à ossature bois, utilisable jusqu'à 28 mètres de hauteur, est le plus pour des bâtiments en R+4 voire R+5, avec un prix moyen de 1 400 à 2 300 €/m², là où les systèmes poteaux-poutres bois induisent au minimum 300 € de plus au mètre carré.


Equations coûts-carbone

Face à ces enjeux, comment maximiser l‘usage du bois sans augmenter le budget de manière trop conséquente ? Quels arbitrages sont les plus vertueux du point de vue environnemental et économique ? Sur quels lots faut-il miser ? Une étude comparative du Hub des prescripteurs bas carbone, animé par l’IFPEB et Carbone4, a permis d’identifier quelques solutions. Il s’agissait de comparer trois versions d’un même projet, en observant les impacts économiques de substitutions de matériaux et de diverses optimisations : une première à coût égal, une seconde n’induisant que 10 % de budget supplémentaire, et une solution idéale, sans limite de budget. Ces simulations ont permis à l’IFPEB d’observer qu’il existe dans tout projet des solutions pour minimiser l’empreinte carbone du bâtiment, qui n’ont aucun impact sur le coût de construction. Substituer les menuiseries acier par des menuiseries en bois, les volets en alu-minium motorisés par des volets en bois, les doublages en laine minérale par de la fibre de bois, sont les principales solutions biosourcées qui se sont révélées dénuées d’impact budgétaire. Les variantes en façade, et plus encore en structure, ont quant à elles des incidences économiques inévitables. Les trois équipes ont néanmoins identifié des solutions induisant moins de 10 % de surcoûts, comme le choix de façades à ossature bois ou le remplacement des dalles béton par des planchers en CLT. NaaJa Architectes Urbanistes retient de cette expérience que les variantes concernant le gros-oeuvre sont celles qui présentent les meilleurs rapports réduction du CO2/ surcoût, tandis que les variantes de second-oeuvre s’avèrent pour le moment relativement limitées, à cause d’une offre peu développée. Au regard des chiffres présentés par les différentes équipes, l’IFPEB conclut qu’une stratégie de frugalité, consistant à optimiser les structures (minimiser les sections), le linéaire de façade (compacité du projet) ou recourir au réemploi est en réalité le premier levier à mobiliser, avant toute recherche de substitution des matériaux.

SA


1. Cette contrainte devrait disparaître avec le bonus de constructibilité. Voir "L'info en +" p.56.

2. L'EPA Saint-Étienne, FCBA et l’interprofession Fibois (Auvergne-Rhône-Alpes et Loire) ont signé, le 30 mai 2018, un protocole de partenariat en vue de développer l'utilisation du bois et des matériaux biosourcés.

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