RÉTROSPECTIVE I Rosny-sous-Bois : un vent de bon sens

Rédigé par Anne-Sophie GOUYEN
Publié le 24/06/2025

Article paru dans Séquences Bois n°149

De l’école Boutours à la maternelle Mermoz, la ville de Rosny-sous-Bois trace depuis 2014 une trajectoire singulière en matière de construction publique bioclimatique. En dix ans, à travers sept projets d’équipements scolaires, les stratégies de rafraîchissement passif se sont sophistiquées, à partir d’une approche empirique, portée par une maîtrise d’œuvre municipale atypique. Retour sur une décennie d’expérimentations intégrées.



La version de cet article est proposé en intégralité car une ancienne version, non corrigée, et présentant quelques coquilles, s'est glissé dans la maquette imprimée du numéro 149. La rédaction présente toutes ses excuses à l'équipe de Rosny-sous-Bois, nous ayant accordé du temps pour cet article ! 


Dans la cour de l’école Bois-Perrier, livrée à la rentrée 2024, les brise-soleil en feuillu massif, façades autoportantes en paille et bois local, les cheminées de ventilation naturelle ne sont pas de simples ornements. Ils incarnent un choix technique – et politique - assumé : celui d’une ville qui, projet après projet, refuse la climatisation et mise sur l’architecture bioclimatique pour offrir du confort à ses enfants, malgré les canicules. À Rosny-sous-Bois, où la croissance démographique impose un besoin - d’équipements, sept établissements pour la petite-enfance ont été conçus par la Direction Recherche et Innovation (DRI), une entité municipale fondée par Emmanuel Pezrès qui détonne dans le paysage public. Ici, pas de division entre maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre, mais une équipe transversale intégrée mêlant architectes, thermiciens, ingénieurs bois, forestier… Et qui conçoit, expérimente et construit avec les habitants, dans la durée pour faire architecture avec l’écosystème, pas contre lui. 


Une décennie d’apprentissage collectif 

Tout commence en 2014 avec la construction de l’école élémentaire des Boutours. Caissons bois, isolation paille, ventilation mécanique double flux couplée à des puits climatiques et des ouvertures hautes pour la surventilation nocturne avec une gestion manuelle du flux … Le bâtiment inaugure les premières bases d’une stratégie climatique passive. Mais l’efficacité reste trop conditionnée à l’usage et aux conditions météo. L’expérience déclenche alors un processus d’itération continue : la DRI mesure, corrige, reformule. « On a instrumenté les parois, suivi les flux, interrogé les usagers… La ventilation naturelle est un chantier permanent », rappelle Charlotte Picard, architecte et directrice adjointe.

Dès 2017, à l’école maternelle des Boutours 2, une nouvelle étape est franchie : la ventilation naturelle est effectuée par tirage thermique via des tours à vent intégrées dont la stratification thermique (différences de densité/température de l’air induisant un tirage naturel) suffit à entraîner l’extraction, sans moteur. Une récupération de chaleur par échangeur à plaques[1] y est combinée : pour faciliter l’entretien, leurs tailles seront ensuite réduites et ils seront démultipliés. En 2020, au centre de loisirs Jacques Chirac, les murs en paille porteuse s’élèvent cette fois en R+1[2]. Le système testé le plus récemment, dans le centre de loisirs Mermoz, assure une ventilation naturelle avec récupération de chaleur, couplé à des puits climatiques pour préchauffer ou refroidir l’air entrant.


Une architecture par les flux… 

Au fil des projets, la ventilation naturelle devient non plus une variable d’ajustement, mais la colonne vertébrale de l’architecture : dépressions douces, circulations poreuses, brasseurs d’air plafonniers, et cloisonnements favorisant le brassage... Les faux plafonds sont encombrés et nécessitent une attention accrue en conception. La géométrie des réseaux est pensée pour limiter coudes et pertes de charge, car « les locaux situés aux extrémités qui montrent des niveaux de C02 un peu plus important [3]», note-t-on dans les bâtiments monitorés. Pour fiabiliser l’usage, un système de commande par câbles à levier a été mis au point, permettant l’ouverture des registres sans électricité, mais au prix d’une ergonomie encore perfectible : jusqu’à huit leviers à manipuler dans l’une des salles du centre de loisirs Jacques Chirac ! Les retours d’expériences directs permettent aussi de faire évoluer les techniques de mise en œuvre et de maintenance[4].

Malgré les poêles de masse, judicieusement positionnés pour l’intersaison, certaines zones s’avèrent plus sensibles. Aux Boutours, le confort hivernal reste perfectible : températures jugées basses, courants d’air dans le hall fréquemment ouvert, températures de consignes trop basses dictées par la hausse du cout de l’énergie... Mais en été, même lors d’épisodes caniculaires, le confort thermique est perçu positivement. Les bâtiments récents affichent des temps de dépassement des 28°C divisés par dix. « Toutes ces considérations induisent forcément des choix forts d’un point de vue esthétique » précise Charlotte Picard. 


Et par la physique des matériaux 

À Rosny, les matériaux ne sont pas choisis que pour leurs performances : ils doivent aussi avoir un ancrage local et un potentiel régénératif. Bois de feuillus franciliens issus de forêts en sylviculture douce (chêne, châtaignier, peuplier), bottes de paille de blé bio d’Île-de-France ou de thinopyrum intermedium (une céréale vivace) briques de terre crue produites à partir de déblais d’excavation à Sevran... Le bois est même parfois débardé à cheval, en partenariat avec le domaine de Villarceaux, et mis en œuvre à l’état vert, pour des usages non structurels comme le préau ou les protections solaires. La terre crue, utilisée en briques porteuses, en contre-cloisons, ou en simples enduits accroît l’inertie et régule l’hygrométrie intérieure pour compléter le confort, dont certains parents s’étonnent : « Ils croient qu’on a mis la clim ! », sourit l’architecte.

Le local ne se limite pas à la matière : il structure aussi les filières. Les entreprises impliquées sont formées sur chantier et des artisans en reconversion participent. Les enfants fabriquent leurs briques d’adobe, font des sorties en forêt, observent les écoulements d’eau dans des gouttières ouvertes... Car les bâtiments, eux-mêmes, racontent comment habiter autrement : peintures végétales à base d’huile de colza, enduits terre-plâtre en intérieur, chaux-sable en extérieur, châtaignier brûlé ou d’autres essences locales, et sols en terre crue renforcent la cohérence sensorielle.  « Ils sont des supports pédagogiques pour les générations futures », insiste Charlotte Picard. Au centre de loisir Chirac, les toilettes sèches sont également testées : une première pour un ERP, permis par l’entretien assuré directement par la DRI, en attendant la mise en place d’un contrat avec un prestataire local. « Le bâtiment s’y prête par sa taille et par les équipes qui y travaillent. Il s’agit d’employés de la ville et donc de collègues de la DRI, contrairement aux écoles où le personnel dépend de l’éducation nationale ». 


Transmettre et pérenniser

En parallèle, la ville partage ce savoir par des conférences ou des formations spécifiques, pour les MOA et les bureaux d’études. En 2023, une exposition à l’ENSA Paris La Vilette, « Ventilation naturelle : respirer sans machine », a complété ce dispositif et reste accessible via Ekopolis. En interne, des retours d’expérience systématiques sont réalisés, parfois de manière informelle, avec pour objectif de produire les cinq « guides d’usage » manquants cette année, ainsi qu’une signalétique pédagogique : par exemple, des pense-bêtes pour la ventilation nocturne.

Mais si les systèmes et matériaux n’ont cessé d’évoluer, ce qui frappe finalement, plus encore que les solutions techniques, c’est la méthode collective qui a permis cette évolution. À Rosny, l’innovation ne passe pas par les appels à projets, mais par l’intelligence embarquée des équipes. « Une collectivité n’est pas obligée de passer des marchés que lorsqu’elle a les compétences en interne. Pour nous, cela permet de sortir de la logique capitaliste des prestations externes », rappelle l’architecteCette continuité de conception, rare dans le service public, produit une architecture réellement évolutive. « On est sorti du système marchand de l’architecture, où l’on était un produit et que l’on parlait de rentabilité. Cela permet d’envisager la construction différemment ». Ce modèle atypique questionne plus largement le service public : construire une école, c’est investir dans un bien commun pour plusieurs générations. « Et cela pose des questions plus fondamentales sur notre société ! » conclut-elle. 



[1]  Le système est neutralisé en été, afin de profiter du refroidissement nocturne

[2]  Une audace rendue possible par un travail de recherche-action mené en interne, financé en partie par l’ADEME.

[3]  Retour d’expérience sur l’école maternelle les Boutours à Rosny-sous-bois, document Ademe 2023

[4]  Par exemple : les échangeurs à plaque ont été multipliés pour faciliter leur dépoussiérage

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